Les premiers responsables

Commençons par rappeler quelques points.

La ou le prochan·e président·e de la République française accédera à cette fonction avec une adhésion de – au mieux – 18,19 % ou 16,14 % des inscrit·es¹. Nous sommes donc dans un système (électoral) qui permet à quelqu’un qui remporte l’adhésion d’une personne sur 5 ou même sur 6 d’accéder à une fonction où elle représente le pays et par extension l’ensemble de la population. C’est abscons, et c’est le génie du scrutin uninominal à deux tours, aka : first pass the post, dont les défauts sont très bien expliqués par CGP Grey dans cette vidéo :

Le fait que ce scrutin soit à deux tours donne l’impression que le choix fait par le peuple est plus mesuré et représentatif (temps de réflexion entre les tours, ensemble de la population est de nouveau consultée sur les deux candidat·es). Mais à mon sens, c’est une illusion.
En temps normal, il mène à un bipartisme qui ne dit pas son nom. En temps de crise, la ventilation des votes sur plus de candidat·es le rend intenable. Dans tous les cas, il a pour but de donner une importance énorme à une seule personne et peut aisément mener à l’accès au pouvoir de personnes qui ne sont pas représentatives.

C’est le question qui en découle : veut-on, ou non, d’une démocratie représentative ?

Si non, car c’est trop compliqué, alors soyons francs, arrêtons de caresser les gens dans le sens du poil pendant les campagne pour leur dire quoi faire par la suite. On explique clairement aux gens qu’ils et elles ne sont plus là pour choisir quelqu’un qui va les représenter et sera leur mandataire, mais quelqu’un qui va décider et sera le ou la chef·fe.

Si oui, alors la première chose à faire est de changer de système électoral. Vote alternatif, vote unique transférable, je ne sais pas à l’heure actuelle quelle est la solution à privilégier, mais d’autres y réfléchissent et c’est une conversation que nous allons devoir avoir.

(Note : pour être complet, si la réponse est non car on veut passer à complètement autre chose (tirage au sort, démocratie directe ou liquide, anarchie), c’est un point valable mais on sort du cadre du présent texte. Également, l’autre question qui découle de cette réflexion est celle de la pertinence et légitimité de la fonction présidentielle en elle-même, mais là aussi c’est une question à aborder une prochaine fois.)

Dans tous les cas, étant établi que le système actuel n’est pas représentatif (et n’est pas étudié pour), et considérant que le vote blanc n’est pas reconnu², il ne faut pas s’étonner que les gens se refusent à participer aux élections.

Il y d’ailleurs là une l’autre grosse « conversation » qu’il va falloir qu’on ait très sérieusement avec nos politiques : la crise de la représentativité. Il est assez lamentable de les voir s’inquiéter tous les 5 ans de l’accès au pouvoir de l’extrême-droite après avoir utilisé une partie de son discours et surtout ne jamais remettre réellement en question leur rapport aux gens qu’elles et ils sont sensés représenter. Leur déconnexion est énorme (le terme d’« hors sol » revient souvent ces derniers temps) et leurs réactions vis-à-vis du vote blanc le traduit assez bien je trouve :

On va se retrouver avec un·e président·e pour qui plus de 80 % des gens n’auront pas voté et on voit fleurir les injonctions à voter. C’est inaudible. Aller dire aux +80 % qui ne veulent pas d’un·e candidat·e ne veulent pas (que ce soit du tout, ou en premier lieu)³ d’un·e candidat·e que c’est de leur faute si celui-ci ou celle-ci est élu·e est assez malvenu, pour rester poli.

BHL, Valls, Estrosi contre l’abstention.

Il faut peut-être le rappeler, les premiers responsables du vote pour l’extrême-droite sont encore les gens qui votent pour l’extrême droite.

On peut le tourner comme on veut, tenter diverses démonstration mathématiques (plus ou moins bonnes et basées sur des postulats de départ plus ou moins réalistes ou estimables), au bout du compte, si moins de gens votent pour l’extrême-droite, celle-ci a moins de chance d’être élue. Cette tautologie m’agace tant elle devrait être l’évidence, pourtant elle est nécessaire à rappeler. Plutôt que de dépenser une énergie (et un moralisme) énorme à convaincre les gens qui préfèrent ne pas participer au vote, pourquoi ne pas essayer de convaincre les gens qui sont tentés par l’extrême-droite du danger de la voie dans laquelle elles s’engagent ?

On nous laisse entendre que « le vote FN » est un bloc homogène, inaccessible, de gens qui ont déjà fait un choix irrémédiable, qui ne sont pas en proie au doute comme les autres. Je crois comprendre que c’est faux, quand on voit les variations de votes pour ce parti selon les élections ou les intentions de vote variables annoncées par certains électeurs.

Mais c’est plus rassurant de se dire qu’au lieu de devoir aller parler à – et essayer de convaincre – des gens tentées par des idées racistes, fascisantes et qui retournent leurs peurs contre eux, on va pouvoir aller parler à des gens plus « comme il faut ». Rassurant certes, mais pas nécessairement une bonne stratégie.

 

Sans conviction pour le candidat qui s’oppose à l’extrême-droite ce dimanche, j’irai voter pour lui. Sans illusion, sans légitimation ni de celui-ci ni du système électoral (et au-delà), mais simplement par tactique. Je préfère éviter si possible un adversaire qui n’utiliserait que trop bien et très dangereusement l’ensemble des mesures d’exception qui ont été mises en place (sur Internet et au-delà) lors des dernières années et qui ont été votées avec l’excuse de « vous n’avez qu’à pas voter pour les mauvaises personnes ».

Mais dans tous les cas, les choses commencent vraiment lundi.

 


1. Sources : ministère de l’intérieur, via cette page Wikipedia

2. S’il est désormais comptabilisé différemment des votes nuls, il n’est toujours pas effectivement pris en compte et donc reconnu. Pour information, 660 000 personnes ont voté blanc au premier tour de l’élection présidentielle de 2017, soit 1,39 % des inscrit·es.

3. Le fait que quelqu’un n’ait pas voté pour un·e candidat·e au premier ne veut pas nécessairement dire qu’elle était entièrement contre celle ou celui-ci. Elle n’a peut-être simplement pas eu l’occasion d’exprimer son adhésion à ce·tte candidat·e : le système de vote ne lui laisse le choix de n’exprimer que son adhésion la plus forte, et non celle à plusieurs candidat·es. Il l’encourage aussi à voter stratégiquement, allant à l’encontre du vote le plus représentatif de son opinion réelle. Merci à Yves Clément de me l’avoir fait remarquer sur Twitter.

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