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La technologie, c’est ce qui ne marche pas.

Il y a quelque chose qui m’interpelle régulièrement dans la communication de diverses entreprises (et au-delà), c’est leur façon de représenter la technologie.
Je ne parle pas de la technologie de tous les jours, le smartphone, Google et Facebook, l’ordinateur embarqué dans les voitures… non cette technologie là est priée d’être discrète, de se faire oublier surtout, qu’on ne pense pas trop à elle et surtout à ce qu’elle implique.
Ici je veux parler plutôt de la technologie en tant que concept, ou plus exactement comme fantasme. Celle qu’on ne comprend pas (voire qu’on ne doit pas comprendre).

Très souvent, la représentation de ce fantasme technologique passe par la dépiction de versions bancales voire franchement buguées ou datées.

Des hackers et des robots

C’est souvent le cas pour les logos sensés représenter les « hackers », source de fantasmes s’il en est.
Bon exemple, le logo de la série de jeux Watch Dogs, qui est stylisé avec un underscore (ça, admettons) mais surtout, par des lettres affichant de sacrés artefacts de rendu.

Watch_Dogs logo
Image promotionnelle du jeu Watch Dogs, avec logo stylisé

C’est classique, mais c’est aussi assez stupide. Des hackers qui n’arriveraient pas à correctement transmettre et afficher des données (des images ou du texte) n’iraient pas très loin. Il y a une raison pour laquelle une grosse partie des protocoles de transmission intègrent systématiquement des protocoles de correction d’erreur : c’est pour éviter de se retrouver justement avec des données corrompues.
Représenter les hackers avec des données qui sont très clairement corrompues a donc quelque chose de naïf (et assez insultant finalement pour les gens qui passent leur vie à améliorer les méthodes d’encodage et de correction d’erreur, mais on n’est pas à ça près).

Capture d’écran du logo de Big Browser, blog du Monde

 

Autre exemple, la voix robotique. La représentation cliché de la voix d’un ordinateur est celle d’une voix robotique¹, à la prononciation hachée et monotone. Cela fait pourtant des années (des décennies même) que nous savons programmer des interfaces utilisant la voix humaine qui sonnent nettement plus naturelles que ces caricatures robotiques, jusqu’à sonner quasiment naturelles. Ça n’a pas empêché Bouygues Télécom d’utiliser une voix robotique et monotone dans son spot radio pour les fêtes de Noël (l’insupportable « technoël »), narguant 30 ans d’avancées en synthèse vocale. N’importe quel smartphone avec Android prononce des phrases plus agréables et plus naturelles que cette caricature, mais peu importe, l’important n’est pas la réalité mais sa représentation fantasmée.

Pourquoi cette représentation

Deux pistes de réflexions me viennent pour expliquer cette représentation et ce qu’elle traduit.

Premièrement, cette idée que l’on ne peut pas vraiment faire confiance à la technologie, ce dieu moderne capricieux et incompréhensible, et dont il convient donc de se méfier (certain·es lectrices·teurs sagaces repéreront un « amusant » parallèle avec le discours patriarcal au sujet de « La Femme » d’ailleurs, mais c’est un autre sujet).

Preuve en est, on ne sait jamais quand ce dieu inconstant va nous punir, ici en corrompant les données qu’on lui avait confiées, là en refusant de fonctionner quand on en avait le plus besoin. Cela rejoint cette quasi-superstition ambiante qui voudrait que la technologie est, finalement, douée de sa volonté propre, remplaçant celle de celles et ceux qui l’utilisent (ou de celles et ceux qui la créent, qui ne sont que rarement les mêmes).

Cette pseudo superstition (je ne crois pas avoir rencontré de réels animistes du smartphone ou du GPS) est surtout un vrai dédouanement : si la technologie a sa volonté propre, que puis-je moi, simple mortel·le, pour la comprendre ? Qui plus est pour être responsable de sa maîtrise ?
Dans ce contexte, autant abandonner (et se réfugier dans les bras protecteurs de grandes entreprises qui se feront un plaisir de conforter notre sentiment de « de toute façon, j’y connais rien » et évidemment nous apporter la solution²).

Mais cette idée se heurte malheureusement à la maxime selon laquelle « Le problème avec les ordinateurs, ce n’est pas qu’ils ne font pas ce qu’on leur demande. Le problème c’est qu’il font exactement ce qu’on leur demande. ». Auquel on est tenté d’ajouter : qui est ce « on », désormais ?

La deuxième piste, c’est cette idée rassurante qu’« on est quand même plus malin que ces cons d’ordinateurs ». La preuve, on peut les repérer à cent mètres quand ils parlent, ou essayent de se faire passer d’une manière ou d’une autre pour humain

Il y a quelque chose de rassurant à imaginer la supériorité de l’humain sur la machine, notre capacité à immédiatement détecter les golems. Mais c’est aussi se leurrer quand à notre capacité de le faire, qui plus est quand l’humain est fait associé à la machine et la contrôle.

Si pour l’heure, l’ordinateur qui passera le test de Turing n’est pas encore arrivé, la majorité d’entre nous est incapable de détecter une image retouchée, un son modifié, ou une séquence vidéo falsifiée. Et ces capacités de modification de représentation du réel ne font que progresser. Nous sommes sur le point d’être capables de falsifier les conversations à la volée avec la synthèse vocale. Les réseaux neuronaux battent les humains dans leur reconnaissance de visages ou aux échecs. On peut augmenter la réalité avec des images, de plus en plus réalistes (terme qui finira par être vidé de son sens). Mais cette réalité technologique est encore dure à avaler. Et une machine qui sonne comme une machine, c’est rassurant, ça nie le fait que la technologie nous dépasse (ou nous a dépassé) et qu’on vit donc désormais dans un monde où il faut prêter une attention constante à la véracité de ce qui nous entoure (phrase amusante à écrire, considérant tout ce qu’on a pu dire récemment sur les fausses nouvelles (« fake news ») suite à l’élection présidentielle états-unienne).

Ces représentations se concentrent aussi sur des exemples de technologies visibles ou audibles, plus faciles à concevoir, plutôt que celles plus immatérielles comme l’intelligence artificielle, qui progresse à grand pas et dans une certaine indifférence en dehors des milieux intéressés.

Il est donc possible que cette représentation désuète et caricaturale de la technologie utilisée pour représenter La Technologie trahisse ce qu’on pourrait appeler une dissonance cognitive entre d’une part l’état du monde et des avancées technologiques telles quelles sont et d’autre part, telles que nombre d’entre nous aimeraient quelles soient, par ignorance, idéologie ou par intérêt. Sans chercher à y voir nécessairement une forme de luddisme, difficile de ne pas y voir une certaine négation de l’état d’avancement de nombreuses technologies.

Pourtant, plus que jamais, il nous faut comprendre la technologie pour pouvoir la contrôler, au risque sinon de se laisser contrôler par elle.

 

1. Contre-exemple, le film Her de Spike Jonze.
2. Spoiler : qui consiste généralement à « tout changer, tout racheter ».